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Rencontre avec Alain Guiraudie

Avec sa faconde aveyronnaise et son sens de la réparti inimitable, les rencontres avec ce réalisateur atypique ont toujours été un vrai plaisir partagé ; et ils furent nombreux puisqu’Alain Guiraudie est venu présenter tous ses films au Studio, depuis Ce vieux rêve qui bouge  à Le Roi de l’évasion en passant par  Pas de repos pour les braves et Voici venu le temps.

 

Comment se situe L’Inconnu du lac dans cette filmographie ?

J’ai voulu partir de ce que je connaisais, d’une réalité qui existe et qui est peu connue. Je ne m’étais jusque là pas vraiment affronté à l’amour passion. Avec un ton assez drôle, j’avais traité de l’amour camarade, de l’amour joueur. Mes films précédents étaient traversés par l’angoisse mais la comédie reprenait le dessus. Par pudeur. Par envie de me marrer. Ici, j’ai eu l’envie d’être sur le fil du rasoir, du côté de la tragédie : Jusqu’où est-on capable d’aller pour vivre son désir.

 

La passion amoureuse pour un assassin sexy n’est pas une nouveauté dans le cinéma mais ici, sa contextualisation est novatrice.

Mon projet était de filmer un huit clos à ciel ouvert, un concentré de réel, dans une unité de lieu et de temps. J’ai toujours eu la volonté de mythifier le réel : on ne peut pas se contenter de redonner la réalité. Retrouver le même endroit, ça théâtralise les choses. J’avais d’abord pensé mettre l’histoire dans un milieu libertin hétérosexuel en me disant que ça m’ouvrirait un plus large public. Mais ça ne marchait pas, peut-être parce que je connais moins. Il n’y a pas la même frivolité, le même rapport au sexe dans le milieu hétéro. Puis j’ai eu honte d’y avoir pensé… c’est mieux de parler de là où l’on est. Politiquement et cinématographiquement. Il y est question d’amour et de mort. C’est une idée assez romantique : on va jusqu’au bout avec l’autre. C’est une question qui date depuis toujours et pleinement inscrite dans le présent avec le sida qui a beaucoup rapproché l’idée d’amour et de mort..

 

Au générique, il y a le nom de plusieurs collaboratrices. Etait-ce important qu’il y ait des femmes ?

Ca m’aurait ennuyé de faire un tournage qu’avec des mecs. Déjà, un tournage, c’est très communautaire alors c’est bien qu’il y ait des femmes. Mais je ne fais pas de différence entre les pratiques des hommes et des femmes… en tout cas à ce niveau-là !!!

 

C’est un film basé sur les regards.

Ca me plaisait beaucoup de ne plus savoir qui regardait. J’ai découvert au montage des plans de coupe sur le ciel, le lac, les branches qui prennent une allure presque fantastique. Il y a toujours un équilibre à conserver entre le point de vue du personnage et le point de vue sur le personnage.

 

On imagine que Michel a une autre vie ailleurs. L’avez-vous imaginé ?

Je n’ai pas poussé plus loin. Je voulais lui garder sa part de mystère. C’est la figure de l’homme qui prend ce qui est à prendre, le consommateur de sexe, l’inverse du romantique. L’acteur a une diction assez étrange. Il a à la fois un charisme certain et un côté flippant de tueur… Le scénario était beaucoup plus explicite, de nombreuses scènes explicatives ont sauté au montage. Plus on enlevait, plus on gagnait en richesse narrative. C’est agréable d’avoir des zones à trou, des brèches dans lesquelles va s’engouffrer le spectateur…

Qu’avez-vous pensé de la demande du retrait de l’affiche* ?

Je me suis dit : ça va faire de la pub au film. Mais ça m’a vite soûlé. Ca sentait la rancœur post bataille contre le mariage pour tous. Le maire de Saint Cloud voulait préserver le bien être dans sa ville. Il y a des gens qui pensent encore qu’on peut protéger les enfants de l’homosexualité. Moi aussi, on a essayé de m’en protéger, c’était les années 70, dans l’Aveyron. J’ai essayé moi-même de m’en protéger, ça a été difficile de l’accepter. Vous voyez ce que ça a donné !

 

Pourquoi ces deux plans pornographiques ?

Très vite, je me suis dit qu’il fallait des organes en fonctionnement, des érections. Je ne voulais pas le faire dans une volonté provocatrice. Au cinéma, il y a toujours une force du sexe explicite. Pascal Quignard parle du sexe et de l’effroi. Je voulais relier l’amour et le sexe. Filmer le sexe comme les arbres. Comme la nage. Je ne sais pas si j’y ai réussi.

Pourquoi n’avoir pas utilisé de musique ? Je ne voulais pas polluer l’ambiance par des détails inutiles. La sensualité c’était : prendre ce qui a à prendre, le clapotis du lac, le vent dans les arbres, le soleil qui décline, les oiseaux qui se réveillent avec la fraîcheur. C’est mon film le plus riche du point de vue sonore, le plus riche également pour la lumière. L’épure nourrit le film dans tous ses aspects.

 

Et le personnage de l’inspecteur ?

J’en avais besoin du point de vue narratif pour que Frank soit encore plus coincé entre son désir et sa morale. Mais je ne voulais pas d’une véritable enquête. Le spectateur sait déjà tout. L’inspecteur a un côté lacanien. On est face à un microcosme qui a ses propres règles de conduite qui coulent de source. C’est bien d’avoir quelqu’un qui vient remettre en cause les évidences. Pour moi, il était très important de pointer la non-solidarité à l’intérieur de la communauté homosexuelle. Cette course effrénée au plaisir, je ne peux m’empêcher de me demander où ça nous mène.

 

« Au fond du lac ! » proposera une spectatrice. Alors qu’une autre conclura : « Le plus frustrant, c’est qu’on n’a même pas vu le silure ! »

DP

 

* Sur cette affiche, on voit deux hommes qui s’embrassent.

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